Magazine Découverte Espace Pro
Logo CNDB
bandeau magazine

 
OK Recherche approfondie Liens utiles Abonnement Contacts

Architecture & Habitat

Consommation

Economie & Politique

Education & Formation

Environnement & Nature

Gestion durable

International

Sciences & Techniques

Tourisme & Loisirs

 

Toutes les brèves

Tous les dossiers

Toutes les infos

Toutes les interviews

Toutes les nouveautés

 

Inscription Espace Pro



Interview


ARTICLE N°1010 - 16 janvier 2002

Les enjeux des forêts tropicales sur la scène internationale

Marie-Claude Smouts

Marie-Claude Smouts Spécialiste de la politique internationale, directrice de recherche au CNRS et enseignante à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris.

"On oublie les gens. La forêt est aussi une question de survie pour des milliards d’êtres humains ! "

Boisforet-info : Vous êtes politologue, spécialiste de la politique internationale, directrice de recherche au CNRS et enseignante à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris. Si j’ai bien compris, vous êtes spécialiste des relations multilatérales autrement dit des grands-messes onusiennes et les grandes conférences internationales qui traitent des grands enjeux de la planète. Vous venez de publier un ouvrage : "Forêts tropicales. Jungles internationales" dont le titre laisse à penser que la forêt est devenue un enjeu majeur sur la scène politique et puis un sujet d’une extrême complexité ?

Photo
"Le problème des forêts en tant
que tel fait peu l'objet de
véritables négociations"

Marie-Claude Smouts : Le problème de la forêt tropicale en tant que tel, le problème de sa préservation, de la conservation de sa biodiversité, de la gestion durable des forêts tropicales, des peuples des forêts, font très peu l'objet de véritables négociations. La forêt tropicale revient dans la négociation mais sous un angle très particulier, sous l'angle de la fonction de puit de carbone. Ce dont on parle et ce qui fait objet de débats, au niveau inter-étatiques, ce n'est pas la protection de la forêt, c'est le problème de savoir combien de tonnes de carbone sont puisées dans l'atmosphère chaque année par hectare de forêt. Mais ce débat est un débat extraordinairement technique, très scientifique avec des prolongements politiques colossaux. Les Etats-Unis voudraient que le moindre brin d'herbe dans leur champ soit considéré comme un puit de carbone et rentre dans le calcul des émissions auxquelles ils ont droit. Mais vous voyez, par rapport à la façon dont le débat s'est noué dans les années 80 et ce qu'il est devenu maintenant, il y a un grand décalage.

J'ai lu dans votre livre et aussi sur le site de la FAO que 80 % du bois coupé servait à faire du feu. Il n'est donc pas faux de dire que le bois est la première ressource énergétique pour une grande partie de la planète ?

Marie-Claude Smouts : Bien évidemment! D'abord pour commencer le bois est une ressource pour la survie, le bien être de milliards d'individus. La forêt c'est aussi des produits non ligneux importants : on y fait de la résine, du caoutchouc, des fruits, du rotin… Enfin des quantités de choses.

J'ai parfois l'impression en lisant la presse et en regardant la télé que cette dimension est quelquefois un peu oubliée ?

Marie-Claude Smouts : On oublie les gens ! Il y a en Occident, une vision extrêmement romantique de la forêt. C'est vraiment le mythe de la forêt vierge, des grands espaces inviolés, du bon sauvage. La forêt en Occident est un thème extrêmement affectif. Les occidentaux projettent leurs fantasmes, leur paradis perdu, sur la forêt.

Sur la forêt des autres, surtout ?

Photo
"Il faut accepter qu'une partie de
la forêt tropicale disparaisse"

Marie-Claude Smouts : Sur la forêt des autres et notamment la forêt tropicale, ce qui est assez paradoxal. Parce que, comme vous le savez, la forêt tropicale n'est tout de même pas un milieu très hospitalier.Certaines ONG de défense de l'environnement et de défense de la nature, il y a une vingtaine d'années, ont développé une espèce d'idéal de la forêt qui mettait complètement à l'écart ces fonctions dont on vient de parler.Mais ce qui est très compliqué, c'est que ces trémolos occidentaux - qui sont tout de même assez agaçants parce qu'ils en arrivent à mépriser les populations locales - ont une vertu, celle d'attirer l'attention sur le fait que la forêt tropicale est en danger, qu'elle régresse. Alors, il est évident que pour les raisons que l'on vient d’évoquer, il faut accepter qu'une certaine partie de la forêt tropicale continue à disparaître.

Vous dites que l'objet même de forêt est encore mal défini mais n'est-ce pas encore pire s'agissant des objectifs de la politique forestière au niveau mondial?

Marie-Claude Smouts : Vous avez raison. La complexité des enjeux, l'hétérogénéité des situations, la multiplicité des acteurs, ces trois phénomènes font que l'on n'arrive pas même à esquisser le cadre d'une convention qui donnerait l'expression d'un sentiment commun. Dès lors, il y a plusieurs possibilités.
À mon avis, trois. La première c’est la conservation. On fixe un certain pourcentage de forêts qui doit être conservé. C'est la politique de la banque mondiale et du WWF qui ont passé une alliance.
La deuxième possibilité est proposée par les experts du CIFOR (Center for International forestry research) qui ont fait une proposition assez intéressante disant à peu près ceci : "on ne va pas pouvoir tout conserver parce que les pays n'ont pas les possibilités de mettre en œuvre une politique de conservation qui suppose des gardes-chasses et une infrastructure qu'ils n'ont pas. Alors, identifions un certain nombre de massifs forestiers particulièrement beaux, importants pour leur biodiversité et faisons-en des patrimoines de l'Unesco." Mais pour cela, il faut que la communauté internationale se donne les moyens de préserver ces joyaux.
La troisième voie, enfin concerne l’amélioration des techniques d’exploitation. Si le bois doit être exploité à des fins commerciales - et après tout, on ne voit pas pourquoi on interdirait aux pays d'utiliser leurs matières premières à des fins commerciales et industrielles - s'il doit être coupé donc, il faut l'exploiter selon des méthodes moins prédatrices et moins barbares que les méthodes que l'on a connues.

En s'inspirant donc des techniques que l’on connaît en zone tempérée ?

Marie-Claude Smouts : C'est dans cette direction qu'il faut aller. Mais cela suppose d’avoir des milliers de bûcherons formés. Et; par conséquent de former de la main d'œuvre, de l’équiper de tronçonneuses plus performantes. Si la communauté internationale s'intéressait vraiment à cela, elle devrait donner des moyens techniques.
Vient ensuite la question de la gestion forestière durable. C'est très intéressant parce qu'il il y a une énorme bagarre sur la définition des critères et des indicateurs de la gestion forestière durable. Il existe 5 ou 6 programmes nés de réflexions multilatérales. En Europe, c'est le processus d'Helsinki, en Amérique du Nord, le processus de Montréal, en Amérique latine le processus de Tarapoto. En Afrique, cela commence. L'Organisation Africaine du Bois (OAB) commence à émettre ses propres critères indicateurs. Il y a aussi tout le travail qui est fait par l'Organisation Internationale des Bois Tropicaux. Une organisation dont on ne parle pas beaucoup mais qui a le mérite de réunir les experts, les forestiers du monde entier.

Si je comprends bien, vous considérez qu’il il faut que la certification suive les spécificités géographiques? Alors que vaut un label global mondial ?

Photo
"La seule certification FSC ne
me paraît pas très réaliste"

Marie-Claude Smouts : Absolument ! C'est pourquoi je trouve que le FSC, qui a eu un rôle important, montre maintenant un peu trop d'arrogance. Il a une façon assez habile de jouer. Il se débrouille pour faire en sorte que les pays ou les régions qui développent leurs propres critères se fassent admettre par lui. Je trouve que c'est tout de même assez osé et je ne suis pas sûre que ce soit une bonne chose. On m'a exposé des cas, notamment en Afrique, où les critères FSC sont absolument impossibles à appliquer. Imaginez qu'il n'y ait pas d'autre certification que la certification FSC, cela reviendrait à condamner la forêt africaine à ne jamais être certifiée… Et donc à être exploiter sans considération, sans valorisation.
Bref, cela me paraît très peu réaliste. À cet égard, on m'a cité le cas d'un certain nombre de chantiers où l'on avait mis au point des critères et indicateurs, formé les travailleurs. Ils avaient progressé et en étaient très fiers. Certes, pas selon les normes FSC, mais le résultat était nettement meilleur qu'auparavant. Je trouve qu’à vouloir faire l'ange on risque de faire la bête. C’est vraiment ce qui est en train de se passer.

Qu'est-ce qui motive cette attitude de FCS ?

Marie-Claude Smouts : Deux choses : d'abord, la volonté réelle de faire appliquer des critères et indicateurs qui respectent la capacité de renouvellement de la forêt. Et puis la certification est un gros business qui procure de l'argent.

Pensez-vous que cela sera efficace ?

Marie-Claude Smouts : Pour la forêt tropicale non. Certainement pas! Ce n'est pas la certification qui va aider à sauver la forêt tropicale ; je n'y crois pas une seconde.

Peut-être alors à faire évoluer les opérateurs ?

Photo
"La certification fait
évoluer les mentalités"

Marie-Claude Smouts : Oui, la certification fait évoluer les mentalités. C'est intéressant. Elle exerce une pression permanente qui joue sur le marché. Or comme le marché a tout envahi, cela peut faire réfléchir et agir comme un poil à gratter. Mais comme le marché vraiment sensible aux arguments écologiques est quand même assez restreint, jusqu'à maintenant la certification des bois n’a servi, comme vous le savez très bien, qu’aux bois du Nord, aux bois américains. Le marché du bois est un marché extrêmement concurrentiel. Il y a une énorme compétition entre les américains, les bois du Nord et les bois tropicaux. C'est un marché très dur. Je ne vois pas comment la certification jouera au Brésil et empêchera le gouvernement brésilien de réaliser de nouveaux pipe-lines, des grandes routes, des mines. Elle n'empêchera pas les ranchers de faire pression sur le gouvernement pour augmenter leurs surfaces. Non, je n'y crois pas beaucoup. Cela ne jouera qu'à la marge.

De toute façon, on ne certifiera pas les quelque 80 % du bois récolté destiné au feu ?

Marie-Claude Smouts : effet. De plus, seulement 16 % du bois abattu est mis sur le marché international. Ce qui est dérisoire.

Lire : "Forêts tropicales jungle internationale
Les revers d'une écopolitique mondiale"
de Marie-Claude Smouts
Edité aux Presses de Sciences Po en Septembre 2001

Propos recueillis par François Delaunay



écouter
(format mp3)



article précédent


liste des interviews


article suivant

envoyer cette page à un ami

accueil magazine

imprimer cette page

Droits de reproduction et de diffusion réservés
© www.bois-foret.info © Belvédère ©a2sc web design ©Algodia
L'utilisateur du site reconnaît avoir pris connaissance de la licence de droits d'usage et d'en respecter les dispositions.

retour en haut de page