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Interview


ARTICLE N°1349 - 9 juillet 2002

" L'occident est impensable sans l'arbre"

Robert Dumas

Robert Dumas Philosophe

Un entretien avec Robert Dumas, philosophe et auteur du " Traité de l’arbre ", paru aux éditions Actes Sud

Boisforet-info : Robert Dumas, vous enseignez aujourd’hui la philosophie au lycée après l’avoir enseigné pendant une dizaine d’années en classes préparatoires. Auteur de nombreux articles sur l’esthétique et l’encyclopédie, vous venez de publier récemment aux éditions Actes Sud un ouvrage intitulé "Traité de l’arbre, Essai d’une philosophie occidentale".

Qu’est ce qui a motivé cet intérêt pour l’arbre comme objet de réflexion philosophique.

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Robert Dumas : Au départ je m’intéressais à la question du paysage, et plus particulièrement à l’attrait exercé par la peinture de Poussin sur Cézanne qui avait dit : " je veux faire du Poussin sur nature ". Cela me semblait très énigmatique parce qu’il n’y avait aucun rapport entre ce peintre que Madame Verdurin juge pontifiant et Cézanne, artiste de la modernité.
Et pour ma part, j’ai essayé de comprendre cette référence de Cézanne à Poussin.
Cela nous écarte un peu du sujet. Néanmoins j’ai noté que le motif central est l’arbre lequel n’est pas traité de la même manière par Poussin et Cézanne. Ce qui m’a mis un peu la puce à l’oreille.

Ainsi, au-delà de cette rencontre entre ces deux grands artistes de la peinture occidentale, vous nous proposez aujourd’hui le long parcours de cet objet étonnant du monde végétal. Et dans cette pérégrination, la première de vos réflexions porte sur le rôle de l’arbre dans l’imaginaire religieux

Robert Dumas : Bien sûr, l’arbre est présent en Occident très tôt car il occupe une place importante dans les mythes grecs. On attribue l’olivier à Athéna, le laurier à Apollon. Les dieux reçoivent chacun un arbre comme emblème. On retrouve les arbres dans la mythologie racontée par Ovide. Ils sont présents également dans la tradition biblique. Autant de preuves de la dimension sacrée de l’arbre dans la culture occidentale.

Cependant, vous contrebalancez ce rôle sacré de l’arbre par sa dimension matérielle, notamment comme support de l’écrit et matière première.

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Robert Dumas : C’est vrai, en effet. Comme l’indique l’étymologie, " materia " est la partie exploitable de l’arbre et s’oppose au " lignum ", la bûche que l’on brûlait. C’est ce qui va devenir la matière, la substance si importante pour les philosophes. Ainsi, en m’interrogeant sur la figure mythique et cultuelle de l’arbre, rassemblée par Frazer et décrite par Jacques Brosse dans sa Mythologie des arbres, j’en ai trouvé la raison dans les exceptionnelles qualités matérielles de ce végétal.
Donc à travers une problématique " matiériste " ou " matériologique " comme dirait François Dagognet. Ces qualités exceptionnelles expliquaient, soit dans le rapport au temps, soit dans le rapport à l’espace, pourquoi ce végétal a eu énormément de succès dans les représentations sacrées comme profanes. Ainsi, j’ai cherché s’il n’y avait pas des liens encore plus étroits. Et, en effet, il y a des réserves étymologiques qui permettent de penser les rapports entre les livres et l’arbre.
À cet égard, il faut rappeler qu’au départ, ce sont les arbres à fibres serrées, comme le buis, qui ont fourni les tablettes sur lesquelles on écrivait avait un graphium, c’est-à-dire un stylet. Or graphium dérive de la lettre grecque, "gramma", qui signifie "lettre" en grec. Ce qui montre que, dès l’origine, les arbres ont servi de support à la mémoire culturelle des hommes. Ce qui explique le lien matériel très étroit entre les aspects culturels les plus nobles, les plus sublimes de l’histoire humaine et les aspects les plus denses et les plus concrets.

Sortant du concret qui est indissociable de l’imaginaire et du sacré, le deuxième pas que vous nous faites franchir dans cette histoire du rôle de l’arbre dans la culture, nous conduit à la figure de l’arborescence, de l’arbre de connaissance. A-t-elle quelque chose à voir avec l’arbre de la connaissance du Paradis perdu ?

Robert Dumas : C’est une question que l’on m’a souvent posée. Or je crois que dans ce mythe originel adamique de l’arbre de la connaissance et de l’arbre de vie, dans la gémellité et la tension à la fois complémentaire et contradictoire, quelque chose est dit sur la soif du savoir et, sans doute sur les dangers et la peur que suscite cette curiosité. J’ai tenté au contraire, à travers mon livre, de combattre cette idée car je crois, qu’au contraire, le savoir nous émancipe. À cet égard, j’insiste plutôt sur la figure de l’arbre comme structure qui ordonnance, qui régule et organise.
Longtemps en effet, les arbres ont servi de modèle de pensée, pour distribuer les êtres dans un schéma hiérarchique comme on le voit chez Aristote ou chez les logiciens de la scolastique. Mais, plus important encore, l’arbre a permis de penser la dimension temporelle de l’histoire des vivants.
En effet, le schéma de l’arbre n’est pas seulement un modèle classificatoire et hiérarchisé, il devient très rapidement un schéma phylogénétique qui explique l’origine et le développement de tous les êtres vivants. Belle revanche pour l’arbre ! Pendant des siècles, il a été minoré au profit des autres plantes et des animaux. Ces derniers ont fait l’objet des premières connaissances, sans doute par souci anthropomorphique : il est plus plaisant d’observer un vivant mobile qu’un être immobile, comme l’arbre, si familier à notre regard.
C’est Darwin qui illustre le mieux cette revanche. Dans un seul chapitre de l’Origine des espèces, il fournit une sorte d’arbre qui explique comment, à partir d’un ancêtre commun, toute l’histoire des vivants se distribue sur des milliers d’années. De manière généalogique, non plus seulement pour les grandes familles mais pour l’ensemble du monde vivant.
Fait remarquable, l’arbre qui distribuait déjà l’espace, entre le ciel, la terre, et le sous-sol, selon cet étagement que tous les mythologues ont bien analysé, va désormais, servir à rendre compte, temporellement, de ce que la biologie nous dit du vivant.

Donc, après avoir servi de support de la mémoire, l’arbre est devenu l’objet de la pensée ?

Robert Dumas : En effet, l’arbre a d’abord été un outil pour penser avant de devenir lui-même objet de la pensée. Assez tardivement, d’ailleurs, il faut le souligner

Vous dites d’ailleurs, dans le chapitre où vous expliquez ce retard, que les premiers botanistes n’aiment pas les arbres. Pourquoi ?

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"L'arbre monophylétique du
vivant" d'Ernst Haeckel

Robert Dumas : Oui, j’ai cherché à expliquer ce retard épistémologique par un titre un peu provocateur. Aujourd’hui, beaucoup de botanistes s’intéressent aux arbres mais il n’en a pas toujours été ainsi.
Ils se sont d’abord intéressés aux plantes, pour des raisons d’ailleurs très simples. D’une part, le cycle de croissance d’une plante est en général annuel alors que celui d’un arbre dépasse souvent la vie d’un homme voire plusieurs siècles. Avec les arbres, nous nous trouvons confrontés à des longévités qui sont incommensurables avec la vie humaine qui rend moins facile l’observation de la croissance et du comportement. Ensuite, les arbres étaient tellement familiers, ils ont eu un rôle si important dans la civilisation que, comme avec celle de nos proches, leur présence apparaît comme évidente.
Ainsi, on a toujours utilisé les arbres pour se chauffer, pour s’abriter, construire et aussi pour fabriquer des flottes. Ce faisant, ils ont été le nerf de toutes les activités humaines, placés au centre de la richesse occidentale, pratiquement jusqu’au début du XIXe siècle. Du coup, l’évidence même de l’arbre, son caractère immobile et sa dimension utilitaire ont empêché qu’on s’y intéresse spéculativement.
Mais paradoxalement, lorsqu’au XVIIIe siècle, Buffon et Duhamel du Monceau - à qui j’ai voulu rendre justice - commencent à s’intéresser aux arbres, ils vont les aborder en ingénieurs. Ils vont chercher à améliorer la résistance des bois, à comprendre la croissance des arbres afin de la maîtriser.

À cet égard, vous soulignez que ces savants répondent à une attente économique forte de leur société ?

Robert Dumas : Effectivement, ils répondent à un impératif d’État. C’est Maurepas, le ministre de la Marine qui demande à ces deux grands esprits de collaborer dans le but d’obtenir du bois pour construire des flottes indispensables à la politique étrangère. C’est véritablement une commande publique, justifiée par l’urgence. On a peur alors de ce que Colbert appelait la " famine " de bois, résultat de la déforestation qui empêche d’entretenir ces hautes futaies nécessaires au bois de charpente. Du coup, l’État mobilise deux grands ingénieurs afin de rentabiliser la forêt.

Si l’intérêt scientifique pour l’arbre est tardif, pour le politique, il est un enjeu au contraire très précoce. De la ressource que constitue la forêt, vous dites qu’elle est le support de la géopolitique depuis l’Antiquité.

Robert Dumas : J’ai rappelé l’importance du bois pour les flottes. L’expansion coloniale de nations comme les phéniciens, les Romains et les Grecs est impensable sans des flottes considérables. Mais pensons aussi au rôle des thermes dans la colonisation romaine et aux masses colossales de bois nécessaires pour chauffer ces établissements. En ce sens, l’économie antique a le bois comme valeur principale. Les archéologues ont découvert sur des galères romaines des bois nordiques, ce qui signifie, déjà que cette économie prédatrice allait chercher bien au-delà de Rome des bois utiles à sa politique.

Vous rappelez toutefois qu’au début de l’organisation des nations, un rôle particulier est dévolu à l’aristocratie pour réguler les usages et les droits sur la forêt.

Robert Dumas : En effet, et cela peut déplaire à certains, mais les nobles sont en quelque sorte les premiers écologistes. En préservant cet espace sauvage pour la chasse, ils sont aussi les premiers protecteurs de la forêt qu’ils interdisent aux manants, aux serfs, aux pauvres… Et l'on sait combien va porter, lors de la Révolution, la levée du bras de fer de l’administration des Eaux et Forêts. Cela va permettre à quantité de misérables de pénétrer les forêts domaniales… Et de les dévaster aussi. Il y a là un effet paradoxal qui conduit la caste guerrière à préserver les arbres des peuples.

Selon vous, c’est à cette époque, qu’à travers la forêt, l’arbre deviendrait un enjeu politique important ?

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Robert Dumas : Les arbres constituent depuis longtemps un enjeu politique mais son importance s’accroît au début du XIXe siècle. Ce qui change, en fait, c’est la connaissance que l’on a des arbres.
Les progrès de la chimie sont un véritable tournant car elle permet de révéler le secret des arbres et leur puissance. Cette science nouvelle qui apparaît, à la fin du XVIIIe siècle, avec Lavoisier et l’Anglais Priestley révolutionne la connaissance des arbres, conforme jusqu’alors au modèle mécanique de Galilée. Or, pour comprendre les arbres, la mécanique ne marche pas. Il faut la chimie.
De ce point de vue, la cellule végétale est extraordinaire car elle a toutes les propriétés de la cellule animale, plus la photosynthèse qui est découverte au milieu du XIXe par le physicien allemand Mayer. Cette découverte bouleverse considérablement le regard des élites et de l’État sur les arbres. La création de l’École de Nancy, en 1824, inaugure ce grand changement dans la période charnière qui va des derniers martèlements ordonnés par Napoléon pour lutter contre l’Angleterre et la promulgation, en 1827, du Code Forestier.
Dès lors, l’attachement aux arbres est différent. On commence à en prendre soin, à les introduire dans les zones urbaines, dans les parcs et l'on s’intéresse au reboisement des forêts. Toute une génération d’ingénieurs nouvellement compétente et armée du savoir neuf de la chimie va alors s’intéresser à la place de l’arbre, non seulement dans le paysage et dans la vie économique mais aussi pour son rôle écologique, notamment pour assainir l’air des villes et lutter contre les effets négatifs de la paléo-technique.

N’est-ce pas à cette époque où l’urbanisation se développe que l’arbre devient un nouvel objet de sentiment esthétique? Et qu’une école d’artistes en fait son sujet de prédilection ?

Robert Dumas : Ce phénomène est en effet, très important. De même que le paysage n’existe que d’un point de vue citadin, l’arbre prend une dimension nouvelle pour le citadin. Pour lui, l’arbre n’est pas le pommier familier du paysan mais l’arbre du square ou du parc. Il correspond à une sorte de présence végétale qui permet de se ressourcer. Les peintres les plus importants, autour de Corot puis de ceux l’École de Barbizon, montrent la convergence entre le romantisme et le naturalisme. Ils vont offrir des images de l’arbre à placer au salon. Ces peintres comme Théodore Rousseau, Diaz de la Peña ou Daubigny conservent leur atelier à Paris mais vont s’installer dans la forêt de Fontainebleau. S’inspirant de la magnificence des grands arbres de cette forêt, ils vont rappeler aux citadins, par leurs images, combien l’arbre oublié est important esthétiquement et doit retrouver sa place dans le paysage urbain. Aujourd’hui, on observe que des paysagistes comme Gilles Clément ont pris toute la mesure de l’importance de l’arbre dans l’esthétique des villes et de son rôle pour l’assainissement de l’air.

Vous citez volontiers le philosophe François Dagognet selon qui " l’Occident est impensable sans l’arbre ". Mais ne peut-on pas dire également qu’en Occident, l’arbre a longtemps été impensé ?

Robert Dumas : C’est pourquoi justement, j’ai souhaité, à travers cette pérégrination dont vous avez parlé, réhabiliter l’arbre. C’est-à-dire penser cet oubli. Par ce geste philosophique, je cherche à redonner à l’arbre la place centrale qu’il a toujours eue en Occident tout en restant impensé.
" Essai d’une philosophie occidentale " est le sous-titre de ce livre écrit dans le sillage de Bachelard, Canguilhem et Dagognet. J’ai ainsi voulu montrer l’importance de l’arbre, de cet " être suprarationnel " comme disait Bachelard, parce qu’il est à la fois une image de la complexité, de la synergie et de l’interdépendance. Sur le plan imaginaire, on sait qu’il combine les quatre éléments, la terre, l’eau, le feu solaire et l’air. Et sur le plan rationnel, nous connaissons aujourd’hui, à travers la photosynthèse, le rôle considérable de l’arbre : il est autotrophe, il est capable de fabriquer l’ATP, l’Adenozine triphosphate, un des acides nucléiques du vivant. Par la photosynthèse, il est capable de casser une des molécules les plus solides, l’eau, en séparant l’hydrogène et l’oxygène, pour fabriquer cette molécule essentielle des acides nucléiques. Il est seul capable de cet exploit. De plus, il est seul capable, par sa respiration d’emmagasiner le carbone et de libérer de l’oxygène. En ce sens, l’arbre est la condition même du vivant. Et ce rôle essentiel, il est important pour le mettre en valeur de réhabiliter philosophiquement l’arbre.

Gilles Vilain



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