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ARTICLE N°2010 - 16 septembre 2003

" Le seul atout de la forêt et du bois est dans la lutte naturelle contre l’effet de serre."

Dominique Juillot

Dominique Juillot député UMP de Châlon-sur-Saône et auteur du rapport sur l’avenir de la filière bois

Dominique Juillot, PDG des Scieries Réunies du Châlonnais, maire de Mercurey, député UMP de Châlon-sur-Saône et auteur du rapport sur l’avenir de la filière bois française.

Boisforet-info : Dominique Juillot, merci de nous recevoir à l’Assemblée Nationale, en cette fin du mois de juillet. Bien que la torpeur estivale et l’actualité des incendies de forêts n’incitent pas nos concitoyens à se préoccuper de l’avenir économique de la filière bois, vous livrez au public le contenu du rapport que le Premier Ministre et le Ministre de l’Agriculture vous ont demandé sur ce secteur, fin 2002. Pouvez-nous nous dire, pourquoi vous avez été sollicité pour mené ce projet ?

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Dominique Juillot
© Blvdr

Dominique Juillot : Si l’on m’a commandé ce rapport, ce n’est pas totalement innocent. Il se trouve que je suis un industriel de la filière bois où j’exerce, depuis de nombreuses années, comme scieur et parqueteur. Par ailleurs, j’ai eu une implication syndicale forte, comme Président, de la Fédération Nationale du Bois. Il est intéressant de travailler avec un parlementaire qui connaît cette profession comme je la connais. C’est pourquoi on m’a demandé ce rapport qui vient, il est vrai, après beaucoup d’autres et peut-être comme un rapport de plus.
Néanmoins, il intervient après une période relativement riche marquée par le rapport Bianco, la loi forestière votée en 2001 à l’unanimité, et surtout la tempête de décembre 1999 qui a mis en évidence les carences de la filière mais aussi ses capacités à réagir devant l’adversité.
Tous les rapports établis ces dernières années partaient généralement d’un constat de la forêt pour traiter ensuite de l’industrie, en aval de la filière. Pour notre part, nous avons pris le pari inverse de partir de l’aval de la filière, de l’expertise des difficultés des entreprises, pour remonter ensuite vers l’amont, les propriétaires forestiers qu’ils soient publics ou privés.

BFI : Peu complaisant à l’égard de votre filière, vous soulignez les paradoxes qui la caractérisent. Ses entreprises de transformation connaissent de graves difficultés alors que leurs marchés semblent porteurs. Elles rencontrent des problèmes d’approvisionnements alors qu’elles disposent d’une ressource forestière abondante. Enfin, ce secteur lié à la forêt apparaît comme un modèle du développement durable mais il est le jouet d’affrontements entre les partisans de l’écologie, de conservation et de la biodiversité et les professionnels qui privilégient naturellement la production. Comment sortir de cette situation ?

Dominique Juillot : Vous avez presque tout dit. Il est vrai que depuis quelques années, il n’y a pas de passerelle entre l’amont et l’aval. Chacun campe sur ses positions et la propriété, qu’elle soit publique ou privée, n’a pas forcément une notion industrielle de ses clients. Ce constat établi depuis longtemps a abouti à beaucoup d’incompréhensions et de paradoxes dans lesquels se sont engouffrés le secteur environnemental et les opposants à la filière bois. C’est pourquoi nous avons réfléchi sur la manière de tisser des liens entre ces différents secteurs. Vous savez que la filière est très atomisée. Effectivement, nous avons une forêt riche, avec une biodiversité importante. Et néanmoins, c’est le deuxième secteur déficitaire de la balance des paiements française. Voilà un vrai paradoxe.
Fort de ce constat, nous avons voulu savoir pourquoi, en aval de cette filière, les activités n’intéressent que le microcosme ? Pourquoi n’attirent-elles pas de capitaux, ni les industriels d’autres filières ? Certes la rentabilité n’y est pas extraordinaire.
De plus, si l’on remonte un peu, on constate que, pour le propriétaire forestier aussi, la rentabilité est faible. Mais ce dernier n’a pas une vision productiviste de sa forêt sur laquelle il a un point de vue affectif sans imaginer son avenir économique. Il va couper sa forêt, pardonnez-moi l’expression, pour marier sa fille ou refaire le toit du château.
Évidemment, tout le monde n’est pas dans ce cas. La présence de quatre millions de propriétaires fait que notre perception de la forêt française est on ne peut plus atomisée. Dans ce contexte, on est en droit de se demander : que faire ? D’autant qu’on assiste à un affrontement entre les tenants de l’écologie pure et dure et ceux de la production.

BFI : Pourtant, vous êtes convaincu que cet affrontement n’a plus vraiment de raison d’être, dépassé qu’il est par l’enjeu de la réduction des émissions de CO2 et de la lutte contre l’effet de serre. Selon vous, c’est désormais le seul point de convergence entre la production et les objectifs environnementaux ?

Dominique Juillot : Nous avons, avec la lutte contre l’effet de serre, un levier extraordinaire. Or, depuis quelques années, nous nous sommes laissé enfermer dans un concept de multi-fonctionnalité qui nous conduit dans le mur. Le seul atout de la forêt et du bois aujourd’hui est dans la lutte naturelle contre l’effet de serre.

BFI : Selon vous, la multifonctionnalité qui a été le principe directeur de la loi forestière mérite d’être révisée ?

Dominique Juillot : Non, il ne s’agit pas d’écarter ce principe. Il peut y avoir des conventions entre des régions, des départements ou des Chartes de territoires comme celles dont parle Jean-Claude Monin dans son rapport. Le Livre Blanc de la forêt privée s’y réfère également. On peut aussi envisager ce genre de passerelles pour gérer les forêts péri-urbaines. Mais je ne pense pas que ce concept assure l’avenir de la filière en aval.
En revanche, l’atout de la lutte contre l’effet de serre appartient à tout le monde, tant aux propriétaires qu’aux professionnels de transformation quand ils augmentent la part du bois dans le bâtiment, dans les meubles ou les parquets…

BFI : La lutte contre l’effet de serre est donc, selon vous, le véritable trait d’union entre les différentes composantes de la filière ?

Dominique Juillot : Mieux, c’est le seul point sur lequel nous pouvons tenir un discours gagnant-gagnant avec le gouvernement et l’ensemble de la société.
À travers le développement de notre filière, nous participons à la réduction des gaz à effet de serre. En contrepartie, nous demandons à la collectivité, de nous aider, compte tenu des engagements pris à Kyoto.
Sur cette base, nous prenons le pari d’inscrire notamment notre développement dans l’accord-cadre signé, il y a quelques années, afin d’augmenter la part du bois dans le Bâtiment de 10 à 12,5% soit de 25% au total.

BFI : Vous pensez donc que la contribution de la filière bois au stockage de carbone et à la réduction des gaz à effet de serre justifie des contreparties financières de l’État, calculées en fonction des évaluations scientifiques à venir et destinées à promouvoir le développement de votre secteur.

Dominique Juillot : On ne peut pas encourager le développement durable, affirmer que la forêt est essentielle pour la qualité de notre environnement et pour lutter contre l’effet de serre sans aider les acteurs qui depuis des décennies contribuent à l’entretien de la forêt et à l’emploi du bois en France et en Europe. Ce serait contradictoire.

BFI : Avez-vous évalué le montant de cette contrepartie financière?

Dominique Juillot : Notre première évaluation est de l’ordre de 14 millions d’euros par an, pour les dix ans à venir. Cette contribution correspond à la somme que l’État devra débourser si la forêt française ne contribue pas à remplir les engagements que la France a pris à Kyoto.

BFI : S’agissant de l’effet de serre, vous soulignez également le retard du bois-énergie. Quelques instruments existent. Vous proposez de les améliorer et de les promouvoir. Quels bénéfices peut en attendre la filière-bois ?

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© Blvdr

Dominique Juillot : Le bois-énergie doit s’inscrire dans le développement des énergies renouvelables, un domaine où il a autant sa place que les éoliennes ou la géothermie. D’autant qu’il participe au développement de la forêt puisque cette énergie utilise des produits forestiers qui ne trouvent pas leur place dans l’industrie qu’il s’agisse du secteur papetier, de la fabrication de panneaux ou de bois d’œuvre. Mais le bois-énergie a besoin, pour se développer, de concours publics.
Tant que le prix du barril de pétrole se situe entre 25 et 30 dollars, il est clair que le bois n’est pas compétitif. Cependant, on ne peut pas s’inscrire dans une recherche d’énergie renouvelable et mettre de côté les ressources en matières ligneuses que représentent, par exemple, les plaquettes forestières.
C’est pourquoi nous demandons au gouvernement de prendre quelques mesures très simples, notamment de passer de 19,6% à 5,5% la TVA actuelle sur les réseaux de chaleur. Aujourd’hui le gaz profite d’une TVA réduite alors que le bois reste taxé à 19,6%. Cette simple mesure permettrait au bois-énergie d’être beaucoup plus compétitif, en particulier dans les chaufferies collectives.

BFI : Quels sont les autres leviers que vous souhaitez privilégier pour permettre à la filière bois de remplir ses engagements ?

Dominique Juillot : Une fois posée la problématique générale, restent les contraintes techniques et administratives. Prenons le cas, par exemple, des rapports commerciaux entre la première transformation et les propriétaires publics ou privés. La réforme des modes de vente est un vieux " serpent de mer ". Aujourd’hui, il est temps de la faire aboutir. Il n’est pas pensable que les industriels puissent investir durablement dans la filière sans l’assurance d’approvisionnement à des coûts lissés, dans le temps. Comme d’ailleurs il n’est pas pensable qu’un propriétaire forestier puisse investir dans sa forêt sans savoir s’il pourra vendre sa récolte et à quel prix, sachant que lui raisonne sur plusieurs décennies alors que l’industriel raisonne sur plusieurs années.

BFI : En somme, vous souhaitez que les propriétaires ne considèrent plus seulement leurs forêts comme un patrimoine ou une épargne de réserve mais aussi comme un fond de commerce ?

Dominique Juillot : Exactement ! Il faut que cette activité soit reconnue comme un vrai métier. D’ailleurs, je souhaite que nos interlocuteurs soient de plus en plus des propriétaires qui vivent de leurs produits.

BFI : Quels sont les instruments de développement technologique que vous souhaitez encourager ?

Dominique Juillot : Sur le plan technique, il est clair que notre filière accuse un retard technologique. Pour des raisons d’image, la filière bois française attire très peu les jeunes. Pas assez en tout cas. Pourtant nous avons de bonnes écoles. Il est sans doute nécessaire de revoir la hiérarchie de ces écoles afin que chaque jeune qui se dirige vers notre secteur ait une lisibilité claire des formations. Nous avons peut-être un peu trop mélangé les choses. De sorte que personne ne s’y retrouve.
Il faut également développer la recherche. En effet, elle n’est pas suffisamment encouragée alors que nous disposons des outils. Cela tient probablement au manque d’implication des professionnels qui ne font pas appel aux moyens de recherche pour se développer. Le directeur de l’INRA que nous avons rencontré expliquait, par exemple : "J’ai beaucoup de chercheurs à mettre à votre disposition mais comme je n’ai pas de demande des industriels, je dirige les recherches vers la sylviculture et la forêt. " Son témoignage illustre parfaitement la problématique à laquelle nous sommes confrontés.

BFI : Quels sont les nouveaux moyens de promotion que vous entendez mettre en œuvre ?

Dominique Juillot : Nos instruments de promotion sont les mêmes que dans les autres filières. Nous n’allons pas les réinventer. Notre problème est celui des moyens. Désormais, nous ne pouvons plus tabler sur l’appui des pouvoirs publics car cette époque est révolue. Nous ne pouvons compter que sur nous-même. D’où la mise en place d’une interprofession volontariste qui aura pour mission de communiquer. Pour cela il faut donc mettre en place un outil de contribution volontaire obligatoire ou une taxe. De manière à obtenir un engagement fort de tous les intervenants de la filière, de toutes les entreprises. Mais sur ce point, il reste du chemin à faire.

BFI : Les entreprises de transformation peuvent aussi tabler sur des perspectives de marché prometteuses si l’on en juge par l’intérêt que suscite le bois dans le public ?

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Dominique Juillot : C’est vrai. Encore faut-il avoir des réponses techniques. En effet, nous n’avons pas seulement un problème de communication mais également une difficulté à répondre à la demande. S’agissant des maisons à ossature bois, par exemple, nous n’en sommes pas capable. Il existe, sur le territoire français, des zones où, lorsque vous voulez construire une maison bois, vous ne trouvez pas d’entreprise pour le faire.
En fait, tout est lié, si nous donnons le signal aux industriels qu’il existe un vrai marché, dans une vraie filière, avec une lisibilité, une rentabilité et des passerelles entre les différents intervenants, nous parviendrons à couvrir le territoire en matière d’offre. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas et nous sommes incapables de faire passer de 10 à 12,5% la part du bois dans le bâtiment.

BFI : Pensez-vous que la certification est un bon moyen pour faire coïncider l’intérêt du public pour le bois avec une demande effective dans la consommation ?

Dominique Juillot : La certification va nous aider. Elle va aussi nous mettre à l’abri des importations de certains pays où il est difficile de nous faire croire que la forêt est gérée durablement. En ce sens, c’est plutôt pour le moment un paravent. Vous savez qu’il y a aujourd’hui plusieurs certifications en concurrence. Pour sortir de cet affrontement, il faut donc mettre les gens autour d’une table afin de trouver des synergies entre les différentes certifications car, finalement, ce que le consommateur demande, c’est que son produit provienne d’une forêt gérée durablement.

BFI : Vous avez remis votre rapport à ses commanditaires, il y a un mois et demi. Il a été présenté aux professionnels début juillet lors de l’Assemblée générale de la Fédération Nationale du Bois. Quelle en sera la traduction dans le calendrier politique du second semestre 2003 ?

Dominique Juillot : Ce que j’ai demandé au Ministre de l'Agriculture, c’est l’organisation, à la rentrée, d’une table ronde interministérielle car les mesures à prendre intéressent plusieurs ministères. Et si nous restons enfermés dans le cadre du Ministère de l ‘Agriculture, en ne comptant que sur son soutien, nous n’avancerons pas. Nous dépendons aussi de l’Équipement, de l’Industrie, de l’Écologie évidemment et des Finances, enfin. À cet égard, d’ailleurs, le fait que le Ministre du Budget soit présent à l’Assemblée générale de la Fédération Nationale du Bois, n’est pas neutre. Il a bien compris notre message et le bénéfice économique et politique que le gouvernement peut retirer de son soutien à la filière bois.
Néanmoins, ce rapport ne sera efficace que si nous assurons un suivi. Il ne s’agit que d’une " feuille de route ", selon l’expression désormais consacrée. Si tous les acteurs sont prêts à en regarder les axes, par l’intermédiaire du conseil Forêt-Bois qui vient de se mettre en place, nous pouvons tabler sur une issue positive. Dans le cas contraire, ce rapport deviendra un " rapport-étagère ", comme beaucoup d’autres.

BFI : Au terme des travaux interministériels, envisagez-vous une traduction législative de votre rapport ?

Dominique Juillot : Il n’y a pas beaucoup de points législatifs dans ce rapport mais quelques points techniques. Pour le développement de notre filière, nous comptons plutôt sur un engagement volontariste. J’ai demandé à Hervé Gaymard d’inscrire, non pas ce rapport mais la filière forêt-bois dans la loi rurale de l’automne parce que nous partageons vraiment les objectifs de cette loi en termes d’aménagement du territoire.

Gilles Vilain



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Rapport de D. Juillot sur l'avenir de la filière forêt bois
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