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Interview


ARTICLE N°2190 - 8 mars 2004

" 40 % de la forêt russe est vierge et le restera ! "

Gueorgui Korovine

Gueorgui Korovine Directeur adjoint du centre d’étude de la forêt russe

Directeur adjoint du centre d’étude de la forêt russe, l’académicien Gueorgui Korovine est l’un des conseillers influents du gouvernement russe en matière forestière.

Il contribue au renouvellement des politiques forestières à l’œuvre dans le plus important pays forestier de la planète et veille à ce que l’avenir préserve essor économique et conservation écologique.

Boisforet-info : La plus grande partie de la zone forestière de la planète se trouve dans la taïga. Possédant des richesses forestières exceptionnelles, la Russie pourrait-elle devenir le plus grand producteur de bois au monde ? Quel est le potentiel de l'industrie forestière russe ? Quels sont les objectifs stratégiques de la branche ?

Gueorgui Korovine : La Russie est effectivement une grande puissance forestière. Son fonds boisé couvre actuellement une superficie de 1,17 milliard d'hectares, ce qui représente plus de 4% de la forêt mondiale. Très important aussi est le fait que la moitié des résineux, qui, de par leurs qualités, surpassent les feuillus, sont concentrés sur le territoire de la Russie. D'autre part, c'est le peuplement naturel, compact, constitué d'arbres à croissance rapide, qui est abattu. Les essences précieuses, les sapins de lutherie, à croissance lente, poussent dans les régions septentrionales du pays.

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Les réserves globales de bois dans les forêts russes sont évaluées à 81,6 milliards de mètres cubes. L'accroissement annuel, qui dans une certaine mesure détermine le volume de l'abattage, est de l'ordre de 870 millions de mètres cubes. La coupe théorique, c'est-à-dire le volume potentiel d'abattage, dépasse les 500 millions de mètres cubes.

Présentement l'abattage annuel de bois est de l'ordre de 120 millions de mètres cubes, soit trois fois moins qu'à la fin des années 80, avant le début des réformes socio-économiques. L'industrie forestière n'est toujours pas sortie de la crise, mais compte tenu du potentiel d'abattage de 500 millions de mètres cubes alors que l'on ne coupe que 120 millions de mètres cubes, il est évident que la Russie pourrait, sans préjudice pour l'écologie et l'état des forêts, multiplier par quatre ou cinq sa production industrielle de bois. Elle s'inscrirait alors parmi les leaders mondiaux pour les ressources forestières et le volume de la production de l'industrie forestière.

Pour ce qui est des objectifs stratégiques, ils sont énoncés dans le Programme gouvernemental de développement de l'industrie forestière. Pour être plus précis, il en existe deux en Russie: l'un de développement de l'économie forestière et l'autre de développement de l'industrie forestière. En principe, il serait plus judicieux de n'avoir qu'un seul programme de développement du secteur forestier, mais, depuis l'époque soviétique, ces deux branches vivent chacunes de leur côté.

Un des objectifs du Programme de développement de l'industrie forestière est d'accroître la production de papier et de rehausser sa compétitivité sur le marché mondial. La modification de la structure de la production au profit de la transformation poussée du bois (production de papier, de panneaux, de contreplaqué, de meubles, etc.) en est un autre.

Quels sont les axes prioritaires du développement de l'industrie forestière russe : la production et l'exportation de bois brut, la transformation (séchage du bois et sciages) ou la production de papier ? Dans lequel de ces domaines entendez-vous drainer des investissements ?

Gueorgui Korovine : À l'heure qu'il est, la Russie est le plus grand fournisseur mondial de bois brut, mais dans le même temps sa part est insignifiante dans la production mondiale de papier et d'articles transformés. La réduction sensible de ce déséquilibre et la création de capacités de transformation poussée sont les axes prioritaires du développement de l'industrie forestière russe. Un accroissement de la production des unités de transformation poussée implique une augmentation de l'abattage.
Le Programme prévoit une hausse de la production de 2,7 fois d'ici à 2010 (par rapport à 2000) et de 4 fois d'ici à 2015. Les volumes ainsi atteints seront proches des ressources potentielles. Le problème de l'utilisation du bois de qualité inférieure pose problème en Russie. À l'époque soviétique, le Gosplan (Comité d'Etat au plan) prescrivait d'abattre en priorité 90% d'essences résineuses. Les feuillus étaient abattus en petites quantités et bien souvent étaient abandonnés sur place. Aujourd'hui encore, ce problème demeure. La meilleure solution serait de transformer cette matière première en papier et en panneaux.

À propos des investisseurs. Aujourd'hui les principaux apports de capitaux proviennent des entreprises de l'industrie forestière. Ces investissements se répartissent ainsi : abattage, environ 15%, industrie de transformation, 41 %, production de papier, 44% à peu près. L'abattage est donc nettement distancé. Aujourd'hui, on peut évoquer un certain accroissement des investissements étrangers qui pour l'essentiel (90 %) concernent l'industrie de transformation (aggloméré, contreplaqué, meubles). Ces fonds sont placés principalement dans des entreprises à capitaux entièrement ou majoritairement étrangers, alors que la plupart des papeteries industrielles sont détenues par des magnats russes de l'industrie forestière.

Le voisinage avec la Chine, l'un des plus importants consommateurs de bois au monde, offre à la Russie des possibilités fantastiques d'exportation de bois provenant de la Sibérie orientale. À quel stade se trouve la coopération entre la Russie et la Chine dans ce domaine ?

Gueorgui Korovine : C'est là une question assez délicate. Premièrement, des pourparlers – prometteurs, disons-le - sont en cours avec ce pays au sujet d'une participation chinoise à la construction d'une grande papeterie industrielle dans le territoire de Khabarovsk, d'une entreprise d'abattage du bois dans la région de l'Amour (Territoire du Primorié) et d'une unité de transformation du bois dans la région de Tomsk (Sibérie occidentale). Au cours des cinq dernières années, les livraisons de bois brut russe à la Chine ont été décuplé, et ce à des prix de dumping qui font perdre à la Russie plusieurs dizaines de millions de dollars par an.
La grande demande de bois stimule les coupes illicites et incontrôlées. Les régions frontalières du pays risquent fort de se transformer en appendices-fournisseurs de matière première de l'industrie forestière chinoise. Qui plus est, les Chinois ne veulent pas acheter de bois transformé étant donné qu'ils ont parfaitement appris à utiliser les déchets de la production, ce qui leur permet de rentabiliser leurs achats de bois.

40% des forêts de taïga sont difficilement accessibles. Le Programme de développement de l'industrie forestière prévoit-il des mesures de bonification dans les bassins des plus grands fleuves sibériens ?

Gueorgui Korovine : Ce ne sont pas 40, mais 55% des forêts russes qui sont difficilement accessibles. Dans la région de Tioumen située dans la basse contrée de Sibérie occidentale, les marais les rendent impraticables.
Mais, c'est surtout l'absence d'infrastructures et de routes, la faible densité de la population en Sibérie et en Extrême-Orient russe qui sont les régions les plus riches en massifs boisés continus qui est la cause de cette inaccessibilité. Les distances sont considérables, par conséquent le coût du transport est élevé. Un sapin coupé en Sibérie se transforme en "or" lorsqu'il franchit les frontières de l'Europe.
La productivité biologique et les réserves de bois à l'hectare des forêts septentrionales sont si peu élevées que l'abattage n'y est pas rentable. Aucune mesure particulière n'est donc envisagée pour les exploiter.
Par ailleurs, 80 % de ces forêts se trouvent dans la zone asiatique du pays alors que 80 % de l'abattage s'effectuait dans la partie européenne où la population est dense et le réseau routier ramifié. Cela a abouti à l'épuisement de plusieurs régions européennes boisées, tandis que la taïga sibérienne, elle, est restée pratiquement intacte. Bien sûr, il aurait été préférable de répartir l'abattage de façon harmonieuse, mais, comme nous l'avons déjà dit, le centre de la Sibérie est très éloigné des marchés d'écoulement. De plus la région est dépourvue de routes.

La Douma a récemment adopté une loi modifiant le " Code forestier de la Fédération de Russie". Pourriez-vous expliquer à nos lecteurs la teneur de ce texte? De l'utilisation de quels territoires s'agit-il ? Quelles sont les superficies boisées qui seront mises en jouissance ? Cette loi s'étendra-t-elle à la forêt de taïga ?

Gueorgui Korovine : La teneur de la loi "Des modifications et des additifs à apporter au Code forestier de la Fédération de Russie", consiste en ce qu'elle simplifie notablement les modalités qui permettent de soustraire des terres du fonds boisé pour les inclure dans une autre catégorie. Jusqu'à présent les terres du fonds boisé étaient bien protégées par la Loi. Elles ne pouvaient faire l'objet de transactions commerciales, leur vente était interdite.
À présent, si ces terres peuvent passer dans la catégorie des terres agricoles, elles deviennent négociables. Cette loi a été concoctée en catimini, en contournant la procédure normale, ce qui a suscité de vives protestations au sein de l'opinion.
Désormais il est possible de faire passer des terres forestières, même s'il s'agit des forêts de protection, dans des terres d'autres catégories. Au demeurant, cela est fait non seulement par nécessité publique (dans l'intérêt de la sécurité, de la défense, de l'agriculture, des besoins sociaux), mais aussi pour la construction de propriétés somptueuses, de sites récréatifs et sportifs. La loi permet de légaliser la construction illicite d'hôtels particuliers et de maisons de campagne dans les faubourgs des grandes villes.
L'opinion proteste avec véhémence et pour le moment les " amendements " ne sont pas appliqués, les terres boisées ne sont pas transférées dans d'autres catégories. On voudrait que ces amendements ne soient pas introduits dans le nouveau Code forestier actuellement en cours de rédaction. Un combat est mené dans ce sens. Avec une équipe de chercheurs, nous allons prendre part à une rencontre avec le président, Vladimir Poutine, que nous voulons mettre au courant d'éléments importants liés à ce problème.

Selon les médias occidentaux, la loi sur les amendements au Code forestier modifiera le statut des parcs et des réserves nationaux russes qui sont très nombreux et qui couvrent d'immenses territoires. Cela signifie-t-il que de nombreux territoires boisés vont cesser d'être des réserves et faire l'objet d'une exploitation industrielle? Ce serait très préoccupant du point de vue du maintien de la diversité biologique des forêts russes. Qu'en est-il exactement ?

Gueorgui Korovine : Les amendements au Code forestier n'ont rien à voir avec l'exploitation des forêts, ils ne modifient pas le statut des réserves ni des parcs nationaux, aussi, il n'y a pas lieu de redouter que leurs territoires soient l'objet d'une exploitation industrielle. Par contre, le nouveau Code forestier, dont la rédaction touche à sa fin, pourrait en avoir un si le texte était entériné en l’état actuel.
C’est qu’il est question de la privatisation générale des forêts tous groupes confondus. En Russie, on veut régler la chose au plus vite alors que dans le monde on observe une tendance diamétralement opposée: les forêts passent de plus en plus sous la protection de l'Etat, c'est déjà le cas pour 80 %des territoires boisés du monde. Dans bon nombre de pays, la vente de forêts à des particuliers est même interdite. Il faut dire que la Russie possède déjà une expérience en matière de privatisation des forêts et qu'elle est négative. Dans la seconde moitié du XIX-e siècle, de grandes superficies boisées étaient devenues propriétés privées et cela a entraîné la disparition de 30 % des forêts dans la partie européenne de la Russie.
Le projet de nouveau Code forestier recèle un autre danger, à savoir l'affaiblissement de la gestion publique dû au démembrement du cycle unique de gestion en trois organismes indépendants: surveillance, réglementation juridique et gestion du fonds forestier. Le sens de cette réorganisation est plus que douteux
Prenons maintenant la diversité biologique des forêts russes. Sur ce plan tout se présente bien. La Fédération de Russie est partie prenante du processus de Montréal, des indicateurs de développement durable ont été entérinés, des Rapports nationaux sur les critères de gestion équilibrée des forêts sont régulièrement publiés. La Russie possède la plus grande superficie de forêts vierges (elles représentent 40% de son patrimoine forestier), sa contribution au bien-être écologique de la planète est immense.

Quel rôle doivent jouer les investisseurs privés dans l'exploitation industrielle et la commercialisation de l'économie forestière ?

Gueorgui Korovine : Selon les spécialistes, pour que l'industrie forestière russe puisse se développer normalement il faudrait y investir annuellement de deux à trois milliards de dollars. Comme l'Etat ne dispose pas de ces sommes, les investisseurs privés sont appelés à jouer un rôle très important. Aussi le gouvernement s'emploie-t-il à drainer des investissements.
Dans un premier temps il avait misé sur des investisseurs étrangers, mais finalement il a accordé la préférence aux magnats forestiers russes. La situation est tout à fait différente en ce qui concerne la reproduction et la protection des forêts. Pour l'instant ce secteur est entièrement financé par le budget de l’état parce qu'y drainer des investissements est quasiment impossible: qui placerait de l'argent en sachant pertinemment qu'il ne sera pas productif avant cent ans, s'il l'est un jour ?

Dans quelle mesure l'exploitation des ressources forestières peut se concilier avec le maintien de la diversité naturelle des forêts russes? Avez-vous l'intention d'introduire un système de certification de gestion durable pour les entreprises de l'industrie forestière ?

Gueorgui Korovine : Le problème de l'harmonisation des intérêts de l'exploitation des ressources forestières avec le maintien de la diversité biologique n'en est pas un étant donné que 40% des forêts russes sont vierges et qu'elles le resteront encore longtemps. Le second aspect de la chose, c'est l'homologation de la gestion durable des forêts qui sont exploitées. Dans quelques années l'accès à la production des forêts qui n'auront pas été homologuées sera interdit.
C'est la raison pour laquelle cette question est examinée avec sérieux dans le pays. Un Conseil national pour l'homologation a été créé en Russie, un projet de Standard national d'homologation est prêt, des centres régionaux d'homologation indépendants sont mis en place. La gestion durable de six sites forestiers dans la partie européenne du pays (à Arkhangelsk, en Carélie), qui peuvent en toute tranquillité proposer leurs produits sur les marchés, a déjà été homologuée avec la participation de compagnies étrangères.




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