Magazine Découverte Espace Pro
Logo CNDB
bandeau magazine

 
OK Recherche approfondie Liens utiles Abonnement Contacts

Architecture & Habitat

Consommation

Economie & Politique

Education & Formation

Environnement & Nature

Gestion durable

International

Sciences & Techniques

Tourisme & Loisirs

 

Toutes les brèves

Tous les dossiers

Toutes les infos

Toutes les interviews

Toutes les nouveautés

 

Inscription Espace Pro



Interview


ARTICLE N°455 - 8 mars 2001

"Il faut renouer le lien entre la forêt et le bois"

Andrée Corvol-Dessert


Un entretien avec Andrée Corvol-Dessert, historienne spécialiste de la forêt et directeur de recherche CNRS à l'École Normale Supérieure


    Boisforet-info : La récente étude d'opinion intitulée "Les Français et le bois" révèle chez nos concitoyens un attachement passionnel à la forêt et une relative méconnaissance du bois. À quand remonte ce sentiment ?
Andrée Corvol-Dessert : Avant le XIXe siècle, ce sentiment est peu perceptible dans les témoignages recensés par les historiens de la forêt. L'intérêt des Français pour la forêt est surtout matériel. Pour la majeure partie de la population, elle est d'abord une réserve de bois de feu, indispensable au quotidien pour le chauffage et la cuisson. Pour le reste, l'évolution des prix du bois traduit une situation de relative pénurie.

    Cette pénurie est-elle la conséquence d'une surexploitation ?
En fait le problème est plutôt à rechercher dans la gestion de la forêt et la nature de son exploitation. À la fin de XVIIIe siècle, nos forêts ne fournissent pas suffisamment de bois d'œuvre pour répondre aux besoins de l'urbanisation. De plus, avec les campagnes de la Révolution et de l'Empire, les prélèvements militaires augmentent, à périmètres forestiers stables. La hausse continue du prix du bois est, dès cette époque, imputée à tort à la ressource, alors que c'est plutôt le coût du transport qui en est la cause.

    Dans ces conditions, qu'est-ce qui incite à préserver la ressource ?
D'abord des impératifs d'ordre géopolitiques. Notons que l'influence des armées sur la gestion de nos forêts est une constante depuis le XVIIe siècle. À l'époque de Colbert, il s'agissait de répondre aux besoins de la marine de guerre… Puis, de l'Empire jusqu'à la Seconde Guerre Mondiale, les conflits successifs ont accru les besoins du génie. D'où le rôle conservatoire des militaires.

En revanche, pour la grande majorité de la population, à majorité rurale, l'idée que la forêt est menacée n'a aucun sens. Tout porte à croire que cette idée qui monte est récente car le bois de feu restera longtemps compétitif par rapport au charbon.

À cet égard, on peut même considérer que l'abondance relative de la ressource en bois de feu a freiné la Révolution industrielle. Des pays comme l'Angleterre ou la Belgique, ont fait le choix de la houille, à partir de 1840, précipitant ainsi la reconversion de leurs surfaces forestières alors qu'en France la substitution du charbon au bois a été plus tardive. L'effort de reboisement chez nos voisins du nord les a conduits à privilégier les résineux destinés au bois d'œuvre et au bois d'industrie. En revanche, la persistance, dans nos forêts, du taillis simple ou composé et la prédominance des feuillus obéissaient à une finalité en partie énergétique.


    Pourtant, dès le début du XIXe siècle se développe un fort attachement à l'égard des forêts. Comment l'expliquez-vous ?
Ce sentiment romantique se diffuse surtout dans les élites. Il correspond à une sorte de ré-enchantement de la Nature, et donc de la forêt, pour rompre avec le rationalisme des Lumières et la déchristianisation de la période révolutionnaire. Au début du XIXe siècle, artistes et écrivains réinvestissent dans la forêt les valeurs du secret et du mystère. N'a-t-elle pas été un refuge pour les adversaires de la Révolution, notamment pour les prêtres réfractaires ?

À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, cet attachement très littéraire va peu à peu gagner la population à la faveur de l'urbanisation. En effet, les ouvriers de la grande industrie comme la plupart des autres citadins sont d'origine rurale. Pour ces catégories sociales, la forêt apparaît comme le seul espace d'agrément possible en dehors de la ville. C'est d'abord un lieu relativement accessible. Et surtout, c'est un espace, en apparence, non approprié. Je vois là l'une des raisons pour lesquelles le public, aujourd'hui encore, a du mal à concevoir que la forêt n'est pas seulement un espace d'agrément et qu'elle est, majoritairement, propriété privée.

Enfin, il faut également noter que la forêt a joué un rôle central dans l'affirmation du sentiment national. L'identification de la Forêt et de la Patrie est un thème récurrent dans le discours politique jusqu'à la fin de la Première Guerre Mondiale. Les territoires reconquis en 1918 sont ceux qui s'étendent au-delà de la Ligne bleue que forment les Vosges, à l'est du Rhin.

    Ce sentiment n'affecte-t-il pas la perception que nos concitoyens ont du bois ?
Rien dans l'histoire des relations de l'homme et de la forêt ne nous a préparé à considérer le bois comme un matériau normal. Pour nos élites, il était surtout une ressource stratégique. Pour le peuple, il a été longtemps une source d'énergie et, plus accessoirement, un matériau de construction. La rareté relative du bois d'œuvre a favorisé les usages traditionnels à forte connotation patrimoniale, à travers le mobilier notamment. La manière dont s'est organisée notre consommation de bois d'œuvre a fortement influencé une sylviculture de vieux peuplements, où les feuillus prédominent. En dehors des zones de montagne où ils constituent une part considérable des ressources forestières, les résineux n'ont véritablement trouvé leur place dans notre vie quotidienne qu'après la Reconstruction. Comme en témoigne la hiérarchie des essences, dominée par le chêne, emblème royal s'il en est, qui a longtemps prévalu chez nos concitoyens.




article précédent


liste des interviews


article suivant

envoyer cette page à un ami

accueil magazine

imprimer cette page

Droits de reproduction et de diffusion réservés
© www.bois-foret.info © Belvédère ©a2sc web design ©Algodia
L'utilisateur du site reconnaît avoir pris connaissance de la licence de droits d'usage et d'en respecter les dispositions.

retour en haut de page