Magazine Découverte Espace Pro
Logo CNDB
bandeau magazine

 
OK Recherche approfondie Liens utiles Abonnement Contacts

Architecture & Habitat

Consommation

Economie & Politique

Education & Formation

Environnement & Nature

Gestion durable

International

Sciences & Techniques

Tourisme & Loisirs

 

Toutes les brèves

Tous les dossiers

Toutes les infos

Toutes les interviews

Toutes les nouveautés

 

Inscription Espace Pro



Interview


ARTICLE N°661 - 17 septembre 2001

Une gestion des réserves naturelles sans accueil du public est aujourd'hui inenvisageable

Luc BarbierLuc Barbier

Luc Barbier Président du réseau Réserves Naturelles de France


    Boisforet-info : Bonjour, Luc Barbier. Vous êtes le président du réseau des Réserves Naturelles de France et donc à la tête du plus important réseau de gestionnaires de sites naturels. Pouvez-vous nous expliquer en quelques mots ce qu'est le réseau des Réserves Naturelles de France. Et pour commencer, combien de réserves naturelles y a t il aujourd'hui en France ?
Luc Barbier : Le réseau des Réserves Naturelles de France est composé d'à peu près 150 réserves naturelles d'Etat, la réserve naturelle au sens propre. Je dis "à peu près" car il y a toujours des projets dont les décrets de création sont tout prêts de sortir. Il y a aussi 151 réserves naturelles volontaires qui sont agréées par arrêté préfectoral.

Ce sont souvent les naturalistes qui sont à l'origine des projets de réserves naturelles, mais qui décide de leur création ?

Quand tout va bien, quand le propriétaire est d'accord, quand le conseil scientifique est d'accord, un décret simple du ministre de l'environnement suffit. Mais quand les propriétaires ne sont pas d'accord ou quand il y a un gros souci, le décret passe en conseil d'Etat. C'est une procédure un peu plus lourde qui nécessite une consultation un peu plus large. Cela prend aussi plus de temps.
On a vraiment intérêt à anticiper.

    Aujourd'hui en France est-ce que tous les milieux de grande valeur bénéficient du statut de réserve ?
Non, il y a encore de grosses carences. L'une d'elles, qui va être résorbée très vite, est la plaine de Crau, la steppe semi-aride entre la Camargue et les Alpilles. Elle va bénéficier de 7000 ha de réserve naturelle.
Il y a encore des milieux estuariens qui sont mal protégés ou mal représentés dans le réseau des réserves naturelles. Pas mal de choses ne sont pas encore protégées. Il y a des milieux, sur lesquels les enjeux sont moins importants, qui attirent moins les conflits. Si on prend les pelouses calcaires par exemple, c'est moins conflictuel car il y a moins d'enjeux qu'ils soient agricoles, cynégétiques et même forestiers. Alors que dans les zones humides, si on prend un estuaire, il y a les pêcheurs, les ports autonomes. Il y a de nombreux acteurs qui font que les dossiers sont moins évidents à monter et ce sont les sites où il y a le plus de difficultés à classer en réserve naturelle.

    Les réserves sont gérées par des associations regroupées au sein du réseau des réserves de France, elles sont, je crois, d'origine très différentes.
Le fait d'avoir toutes les disparités liées aux différentes origines des gestionnaires, constitue l'extrême richesse du réseau des Réserves. C'est en fait la seule fédération nationale où l'on retrouve à la fois l'Office National des Forêts, l'Office National de la Chasse, des fédérations de chasse, des associations de protection de la nature locales…

    Il y a des chasseurs qui gèrent des réserves naturelles ?
Bien sûr, soit des réserves naturelles d'état, soit des réserves naturelles volontaires. Il y a des fédérations de chasse qui gèrent des réserves naturelles tout comme des associations de protection de la nature.

    En fait, la gestion des réserves naturelles est le produit d'un certain consensus, du moins une certaine concertation entre des gens qui ont a priori des intérêts et des visions différentes.
Si le réseau Réserves Naturelles de France a pu faire autant de choses, depuis si longtemps, produire des documents d'aussi bonne qualité au niveau méthodologique, c'est en grande partie lié au fait que son réseau soit très diversifié. On a à la fois des personnes es qualité qui apportent des choses et des réseaux nationaux, comme l'ONF, la CNPN qui viennent et qui contribuent aussi. C'est la diversité des gestionnaires qui permet d'avoir des échanges très constructifs, d'avoir des débats qui vont très loin et très approfondis et qui font que les gens ne tournent pas en rond tout le temps mais qu'il y a toujours des éléments novateurs qui entrent dans les réserves.

    Qu'elle est votre appréciation sur la situation de la forêt en France ?
En termes de réserves, la forêt est assez peu représentée, bien qu'elle soit très importante en termes de surface, parce qu'on a la forêt Guyanaise avec près de 225 000 ha de forêt. Cela représente à peu près 50 % du réseau des réserves naturelles.
À côté de cela, on trouve généralement les gros secteurs forestiers sur les réserves alluviales et en zone de montagne.
Je pense que dans le réseau des réserves, l'entrée forêt n'a jamais été prioritaire.
Cela ne me paraît pas totalement illogique, dans la mesure où il y a quand même l'Office National des Forêts qui gère des centaines de milliers pour ne pas dire des millions d'hectares, ce qui est énorme. La forêt c'est aussi un milieu qui a tendance à s'étendre en France. Il y a aussi déjà des documents de gestion, avec les plans d'aménagement de l'ONF, et au niveau des privés avec les plans simples de gestion. À partir de là, on peut considérer que la gestion en France a déjà un cadre légal national.

    Pourtant on entend souvent des militants écologistes qui disent que les forestiers dénaturent la forêt ?
C'est vrai que les taillis sous futaie qui étaient traditionnels sont en train d'être reconvertis en futaies régulières. Il y a eu des introductions d'espèces qui n'étaient pas forcément appropriées. Entre les pins noirs d'Autriche, certaines peupleraies en forêts domaniales, il y a eu très certainement des choses qui étaient malheureuses. Mais en même temps, le problème c'est que quand on plante un arbre, ce n'est pas pour cinq ans. A priori, quand on l'a mis, il faut attendre de le couper pour éventuellement réaffecter une vocation.
C'est vrai que la problématique de protection a sûrement été peu prise en compte dans la gestion de la forêt. Mais il y a de plus en plus d'ouvertures.
Je pense que Natura 2000 va permettre aussi de faire des avancées, en apportant des compensations, parce que demander à des gens de changer d'affectation et de vocation leur forêt sans donner de contreparties, ce n'est pas forcément évident. Je pense qu'au niveau des forêts domaniales il y a des changements qui vont se produire. Il y a aussi des secteurs où la forêt n'était absolument pas productive, des forêts de vallon, difficiles à exploiter, avec des arbres qui n'étaient pas forcément des essences nobles. Dans ces cas, il va y avoir des changements. Il est sûr aussi que sur des aspects de protection liés à des espèces d'oiseaux, les forestiers n'aiment pas forcément laisser des arbres morts à droite à gauche, mais cela aussi c'est en train de changer.
Je pense en particulier, aux régions de l'Est qui ont commencé à intégrer de laisser des arbres morts. Il y a des petites choses qui sont en train de changer. La cigogne noire revient en forêt alors qu'elle avait disparu. Il y a quand même des évolutions qui ont l'air d'être notables en forêt.

    Pour les réserves forestières, il y en a quelques-unes, quel degré de naturalité doit-on imposer ? Est-ce qu'il ne faut plus toucher à un arbre ? Qu'est-ce qu'il faut faire ?
Bien sûr, l'idéal serait de ne rien faire. Si on fait une réserve quelque part ,si on crée une réserve forestière, on bloque un certain nombre de phénomènes. Mais on ne peut pas, sur une réserve forestière, ne pas intervenir. D'abord sur les espèces. Pour les arbres, on peut les laisser dépérir, il y en a que cela choquera, d'autre que cela choquera moins, c'est une question de culture. Mais on ne peut pas ne pas intervenir sur les populations de sangliers et de cerfs par exemple.
Si nous nous n'intervenons pas sur certaines espèces végétales envahissantes ou autres, on crée un climat défavorable sur les territoires extérieurs, soit agricoles ou forestiers, en créant des phénomènes de remise, de surpopulation. La non-intervention, c'est quelque chose que l'on doit manipuler avec beaucoup de précautions.

    Depuis quelque temps on voit apparaître une demande sociale ou médiatique de forêt vierge. Pourquoi ce besoin de forêt vierge ?
Il y a une grosse demande sociale sur la forêt, comme sur tous les milieux naturels. Peut-être plus sur la forêt, parce qu'elle est plus facilement accessible, qu'il y a beaucoup de forêts domaniales ou communales qui sont ouvertes au public traditionnellement alors que les forêts privées ne le sont pas. Quelque part, les gens estiment avoir un droit de regard historique sur l'accès à la forêt et sur un certain nombre de choses qui ont trait à la forêt. Alors qu'il y a plein d'autres milieux naturels où le public n'avait pas accès et où il n'estime pas forcément avoir de droits dessus.
Il y a les trente-cinq heures qui arrivent, cela fait deux jours de congés supplémentaires par mois. Beaucoup de gens qui n'auront pas les moyens de les utiliser pour aller aux sports d'hiver à la mer ou à la montagne vont avoir besoin de loisirs de proximité.
Les milieux naturels ont intérêt à bien se préparer car ils vont avoir encore plus de fréquentation qu'aujourd'hui. Et on a vraiment intérêt à anticiper.

    C'est donc contradictoire. L'accès à la nature nécessite un minium d'aménagement car si on laisse faire, les milieux naturels vont vite être dégradés.
Pendant longtemps, on a laissé le public utiliser les sites. On n'a jamais cherché à l'accueillir avec un cadre. Aujourd'hui je pense que l'on ne peut plus se passer du cadre.
C'est à dire que si on n'accueille pas bien les gens, si on n'a pas des équipements de très bonne qualité, si ce n'est pas cadré, expliqué, s'il n'y a pas des moyens mis au niveau de la surveillance, du suivi, il y aura, c'est certain, plein de secteurs où nous irons à la catastrophe.

    C'est-à-dire que vous nous dîtes que la conservation des milieux naturels doit aujourd'hui intégrer l'accueil du public. Vous devenez aujourd'hui en quelque sorte des prestataires de service de découverte des milieux naturels.
Je suis du Pas-de-Calais, voisin de l'Angleterre, voisin des Hollandais. En termes de philosophie, je pense que nous sommes plus Anglo-Saxon que latins.
En région du Nord-Pas-de-Calais, il est inenvisageable, pour une collectivité, de faire l'acquisition d'un espace naturel ou à renaturer sans prévoir directement dès le départ un accueil du public compatible avec la gestion du site.

    Vous avez un exemple très intéressant tout près d'ici : la réserve naturelle volontaire du Romelaëre qui a bénéficié d'un très fort aménagement.
Tout à fait. La réserve du Romelaëre accueille 100 000 visiteurs par an dont 10 000 enfants en animation pédagogique. En 1999, nous avons inauguré un cheminement sur pilotis d'à peu près deux kilomètres qui permet d'accueillir le public de manière durable, sans porter atteinte au milieu naturel et dans le respect de la zone inondable.
La partie ouverte au public fait 20 ha. Il y en a 80 qui ne sont pas ouverts mais qui sont visibles de la partie ouverte. Quand je suis arrivé en 1985, le chemin faisait le double de celui d'aujourd'hui. À l'époque, on avait 25 000 visiteurs, aujourd'hui on en a 100 000 et on a réduit le chemin par deux.
Avant, le chemin était en grave calcaire dans de la tourbe et ne cessait d'être absorbé par la tourbe. Dès qu'il pleuvait, les chemins de deux mètres de large passaient à 5, 10 15 mètres de large. Maintenant le chemin sur pilotis nous permet d'accueillir beaucoup plus de monde sans aucune perturbation sur les habitats naturels et le milieu. Un chemin complètement démontable, qui est entièrement en bois, qui vient de la forêt de la région. En termes de développement durable c'était important. Le défi était que nous puissions accueillir jusqu'à 150 000 personnes. Et le choix qui a été fait c'est que nous puissions accueillir tout public, c'est-à-dire le public des handicapés physiques et non-voyants.
Ce qui constitue à priori une première en France. Cela nécessite néanmoins de gros moyens. Le Romelaëre a coûté environ 2,5 millions de francs uniquement pour le cheminement en bois. Mais c'était un choix raisonné validé par les élus, les collectivités locales et les citoyens localement.
Le défi était de faire quelque chose de très grande qualité, de très réfléchi, de bien intégré.

    Est-ce qu'il y a des réserves où le plan de gestion interdit l'accessibilité du public ?
Oui, il y a tous les sites souterrains d'hibernage de chauve-souris et un certain nombre de réserves géologiques qui sont totalement interdites au public. Il y a aussi un certain nombre de réserve où l'accueil du public n'est pas prévu.
Je pense que majoritairement les réserves naturelles tendent à s'ouvrir au public. Mais c'est relativement récent. Avant c'était plus ou moins fait, maintenant c'est affiché car il y a un souhait des populations locales de pouvoir aussi accéder à un site. Les gens ne comprennent pas que l'on puisse préserver quelque chose et de ne pas pouvoir le voir. Quand on crée un musée, c'est pareil. La population française n'accepterait pas que la Joconde de Léonard de Vinci soit au musée du Louvre sans pouvoir la regarder. On a un peu le même problème. Mais en même temps on s'est aperçu qu'en intégrant bien l'accueil du public dans la démarche de gestionnaire d'espaces naturels, cela permet d'entrer dans des démarches de développement local. Et ça c'est important car souvent, quand on crée une réserve, les gens pensent que l'on stérilise un territoire et que l'on interdit tout.
Le fait de l'ouvrir au public, de travailler avec des partenaires comme aux "Sept îles" (à Perros-Guirec (22) ndlr) cela crée un contexte où des partenaires privés peuvent développer des activités et tirer des profits de l'existence de la réserve. Celle-ci n'est plus simplement vue comme un espace contraint où l'on ne peut plus rien faire mais comme un espace générateur d'activités.

    Est-ce qu'il y a un contexte français de la gestion et de la conservation des milieux naturels ?
Je ne sais pas s'il y a une philosophie très particulière. Ce que l'on peut remarquer c'est que les Hollandais et les Anglais qui ont complètement ravagé leurs pays, c'est-à-dire qu'ils n'avaient plus rien en milieu naturel, sont les rois de la renaturation et de la restauration. Ils ont des programmes très ambitieux, beaucoup plus que la France. L'objectif de la Hollande c'est de placer 20 % de leur territoire en espaces naturels.

Les Anglais et les Hollandais ont tout démoli et mettent beaucoup de moyens pour reconstruire. En même temps, ils ont des densités de population beaucoup plus importante que chez nous. La France, c'est un très grand pays où il y a de nombreux types de milieux. Presque toutes les zones biogéographiques européennes sont représentées en France. Nous avons des paysages de très grande qualité. J'espère que l'on ne va pas attendre d'avoir tout dégradé pour préserver les milieux. En France, nous avons la chance d'avoir des paysages et des milieux naturels qui attirent beaucoup de convoitise. Il y a beaucoup de naturalistes anglo-saxons qui viennent passer leurs vacances en France parce que c'est un lieu de biodiversité énorme.

On a peut-être moins d'ambition, moins de volonté. Si on prend un exemple : la LPO doit être à 30 000 membres, la Royal Society of Birds doit avoir un million de membres. L'association Nature Monuments doit avoir pour adhérents 16 ou 17 % de la population des Pays-Bas. Plus le milieu est dégradé, plus il y a un sentiment d'appropriation et de protection qui est fort. En France, on a beaucoup de choses de qualité, ce qui fait que les gens n'ont peut-être pas encore cette culture là.




écouter
(format mp3)



article précédent


liste des interviews


article suivant

envoyer cette page à un ami

accueil magazine

imprimer cette page

Droits de reproduction et de diffusion réservés
© www.bois-foret.info © Belvédère ©a2sc web design ©Algodia
L'utilisateur du site reconnaît avoir pris connaissance de la licence de droits d'usage et d'en respecter les dispositions.

retour en haut de page