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Interview


ARTICLE N°800 - 30 octobre 2001

"Du point de vue économique, il y a place pour plusieurs modèles de sylvicultures."

Jean-Luc PEYRON Ingénieur forestier, spécialiste d'économie forestière

Boisforet-info : Monsieur Jean-Luc Peyron, vous êtes ingénieur forestier, spécialiste d'économie forestière, enseignant chercheur à l’INRA, à l'ENGREF et Directeur du laboratoire d'économie forestière, unité mixte de recherches INRA-ENGREF à Nancy. Je crois que vous donnez également des cours d'économie forestière à l'université Nancy II, dans le cadre notamment, d'un DEA économie des institutions et des politiques publiques.
Vous êtes donc l'un des rares spécialistes capable de nous éclairer en matière d'économie forestière. En effet, on sait que les Français vouent une grande affection à leurs forêts mais on oublie aussi qu'elle a une vocation économique.
Pourriez-vous, en quelques mots, nous brosser le tableau du rôle économique de la forêt, aujourd'hui, en France ?

Jean-Luc Peyron : Suivant les activités que l'on prend vraiment en compte, notamment lorsque l'on inclut la distribution des produits en bois, on estime que la filière génère 500 000 emplois et l'on pourrait sans doute aller bien au-delà.

À quel autre secteur d'activités est-ce comparable ?

Il est du même ordre de grandeur que le textile et la parachimie. Il génère à peu près 2 % des richesses annuelles de la France, autrement dit du Produit Intérieur Brut. Ce chiffre peut paraître modeste mais en fait, il est très important. En effet, nous sommes actuellement dans des économies où 75 % du PIB est engendré par les services. Il reste donc à peu près 25 % du PIB pour les secteurs agricoles et industriels dont relève principalement la filière bois.

Du point de vue économique, la filière bois est-elle un enjeu stratégique ?

Nous ne sommes pas dans la situation de la Finlande, par exemple, où l'industrie du bois se situe à des niveaux beaucoup plus élevés. Son aspect stratégique est donc plus important. Nous ne sommes plus non plus dans la situation de Colbert pour lequel le bois représentait une force militaire et commerciale de première importance pour la France. Néanmoins, la filière-bois et le bois représentent encore des enjeux importants.

Donc ce n'est ni marginal ni stratégique ?

Disons que le secteur n'est pas hyper stratégique ! Mais son rôle est important et reste encore primordial. Je pense qu'il serait difficile d'imaginer la France sans sa filière bois. Elle touche des secteurs qui, en apparence, sont un peu marginaux mais qui en fait, sont essentiels. Prenons le secteur de l'emballage par exemple : il a des liens avec l'ensemble de l'industrie.

Il faut aussi considérer le fait que nous avons besoin de plus de bois que ce que nous récoltons dans la forêt française. Mais, pour couvrir ces besoins, nous n'importons pas beaucoup de bois ronds mais plutôt des produits semi-transformés ou transformés. Citons notamment les meubles, les pâtes à papier et cartons et les sciages résineux qui sont les grands postes déficitaires du commerce extérieur de la France dans le domaine du bois. En revanche, en matière de bois ronds, nous sommes plutôt exportateurs net.

Aujourd’hui, est-ce un objectif affiché des politiques forestières que d'atteindre l'autosuffisance ? Est-ce que ça a un sens ?

La question que l'on pourrait se poser effectivement est de savoir si l'on peut se passer de ces importations. Sur ce point, il faut savoir que nous récoltons chaque année moins de bois que la forêt n'en produit naturellement. En fait chaque année, s'accumule en forêt, une fois la récolte achevée, environ 30 millions de m3 de bois. C’est-à-dire bien plus que les 11 millions de m3 importés.

Ce déficit des échanges en matière de bois n'était-il pas plus important autrefois ? Et la balance ne s'est-elle pas rééquilibrée depuis un certain nombre d'années ?

La balance n'est pas rééquilibrée et reste largement déficitaire. On peut néanmoins dire qu'elle connaît une certaine amélioration. En tout cas, il n'y a pas de dégradation, me semble-t-il. Tout dépend si on raisonne de façon absolue ou de façon relative. Si on tient compte du fait que nos besoins ont globalement augmenté au cours du temps, la part des importations destinées à satisfaire ces besoins a plutôt diminué, par rapport à des besoins croissants.

Sans la politique forestière de ces dernières années, ce déficit serait plus grave qu'il ne l'est aujourd'hui ?

Oui ! La situation actuelle est la conséquence de diverses causes, parmi lesquelles la politique forestière a eu une incidence. Par exemple, un des postes déficitaires de la filière-bois est celui des sciages résineux. Sur ce point, nous avons mené une politique assez dynamique pour augmenter la part de la forêt française en résineux puisque par nature la forêt française est plutôt feuillue.

Aujourd'hui, quels seraient les modèles de politique forestière à lancer, du point économique ? Les naturalistes ont leur idée mais vous, en tant qu'économiste, que voyez-vous ? Que conseillez-vous ?

Je me demande s'il n'est pas illusoire de vouloir à tout prix prévoir, dans le domaine forestier, quels sont les besoins du marché et de l'industrie dans 50 ou 100 ans pour déduire la politique forestière à mettre en œuvre. Mon impression est que, compte tenu du temps de croissance des arbres, c'est plutôt l'effet inverse qui se produit : en fait, l'industrie s'adapte à la ressource. Mais on peut toutefois intervenir sur la ressource. Par exemple, essayons plutôt de faire du bois sans ou avec peu de nœud plutôt qu'avec de gros nœuds..

Comment cela se traduit-il dans le paysage forestier ? Faut-il faire plus d'éclaircie ou au contraire laisser des boisements plus denses afin que les branches du bas tombent ?

Cela peut se traduire par des boisements assez denses pendant un certain temps, enfin pour favoriser une certaine densité et un élagage naturel. Sans pour autant renoncer à l'élagage artificiel. On peut intervenir sur la vitesse de croissance des arbres. Nous savons pertinemment que le hêtre, parce qu'il pousse plus vite, donne un bois de qualité qui n'est pas nerveux et ne se tord pas après le trait de coupe en scierie. On doit donc, par exemple, favoriser la rapidité de croissance du hêtre.

Vous nous dites qu'il faut d'abord chercher à améliorer la qualité du bois. Est-ce le seul pari économique à faire ?

Mieux caractériser les relations entre sylviculture et qualité des bois est, en tous cas, l'une des voies sur laquelle travaille la recherche depuis un certain temps.
Mais s'agissant de la sylviculture, je ne pense pas qu'il y ait de modèle unique de toute façon. Plusieurs peuvent répondre à ces problèmes qui sont complexes. Et du point de vue économique, il y a place aussi pour des sylvicultures fondées sur des peuplements mélangés ou hétérogènes.

Pour vous, ce choix n'est donc pas contradictoire avec une vision économique et donc une logique de rentabilité ?

Non ! Ce n'est pas du tout contradictoire. On doit travailler sur les deux modèles de forêt. Actuellement, il est extrêmement difficile les comparer et nous ne sommes pas armé pour le faire. Il est extrêmement difficile de faire une comparaison économique entre le modèle de forêt mélangée et irrégulière et le modèle mono-spécifique, régulier, lequel est un peu caricaturé car il n'est pas aussi répandu que cela. On voit beaucoup de gens écrire que tel modèle est supérieur à tel autre ou inversement. En fait, sur le plan théorique, cela repose plus sur des croyances ou des opinions que sur une rigueur de comparaison.

Ce qui apparaît de manière très nette, c’est que les pays les plus efficaces d’un point de vue forestier sont ceux qui ont une nature relativement simple.

C’est vrai pour la Finlande. Il faudrait analyser si la situation de ce pays est lié à la nature simple des peuplements qui simplifient les choses. Mais il faut aussi considérer le poids important et la part jouée par la forêt dans l’économie nationale finlandaise. De ce point de vue, c'est plutôt la surface forestière par habitant qui explique l’importance stratégique plus grande de la forêt.
En ce qui concerne l’Allemagne, je suis un peu plus réservé. On connaît les qualités d’organisation de nos voisins allemands. Néanmoins, du point de vue des propriétaires forestiers, si la forêt rapporte encore moins en Allemagne qu'en France.

L’une des caractéristiques de la forêt française est son incroyable diversité. Est-ce un handicap du point de vue économique ?

C’est forcément une contrainte très importante. La question est de savoir si on peut néanmoins s’en accommoder et la gérer. Lorsqu'il s'agit de chercher des essences précieuses, cela ne pose pas vraiment de problème.

Mais plus que l’hétérogénéité de la ressource, c’est le morcellement de la propriété qui pose problème parce que l'industriel ou l'exploitant forestier doit gérer une multitude de fournisseurs. Ce qui engendre forcément une grande lourdeur. C’est pourquoi un des axes constant de la politique forestière française a été de regrouper la propriété, sinon la gestion.

À cet égard, le phénomène vraiment nouveau est peut-être le développement de la contractualisation. Non pas les contrats pour les ventes de bois mais ceux entre propriétaire forestier et collectivité publique pour prendre en charge, par exemple, une partie des frais d’accueil du public dans les forêts privées. C'est un sujet qui est à l’ordre du jour et pour lequel on a prévu des dispositions dans la nouvelle loi forestière. D'autres contrats sont également possibles dans le cadre des chartes forestières et des projets Natura 2000, pour que les propriétaires intègrent des préoccupations environnementales dans leur gestion forestière.

Selon c'est vraiment l'élément clé de la nouvelle donne. L’avenir de la forêt y compris son avenir économique va dépendre de la concertation et de discussions qui se finaliseront par des contrats. À votre avis, combien de temps faudra-t-il pour que cela se mette en place ?

Beaucoup de projets interviennent, en parallèle, dans cette évolution. Je citais Natura 2000, l’éco-certification, mais il faut aussi compter avec la question du carbone, si le protocole de Kyoto reprend une nouvelle vigueur. Ce que je n’exclus pas. On sait que bien ces processus connaissent des hauts et des bas. Toutefois, les phénomènes demeurent et je pense qu'il aboutiront un jour. Aujourd'hui, nous travaillons simultanément sur tous ces problèmes, aussi est-il difficile de donner une échéance. Cela se réglera en 10, 20 ou 30 ans. D'autant que ce n’est pas un changement total. De nouveaux instruments viennent s’ajouter à ceux, plus simplistes, qu’on a l’habitude d’utiliser, comme la réglementation ou la taxation.




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